lundi 11 décembre 2017

Poupées de son : Tokyo Idols de Kyoko Miyake, chronique et mini-interview de la réalisatrice

Rio à Akihabara (images : Tokyo Idols)
Rio à Akihabara (images : Tokyo Idols)
Présenté à Sundance en 2017, Tokyo Idols parle de jeunes filles ambitieuses et de vieux messieurs perdus, incapables de se tenir debout au cœur d’une économie chancelante. Le documentaire de Kyoko Miyake (My Atomic Aunt, Brakeless...) évoque une société en crise marquée par l’inaptitude de nombreux Japonais à tenir le rôle rigide de mâle que la norme a dessiné pour eux.


Les idoles au Japon sont pour la plupart de mignonnes adolescentes sans talent particulier. Que ce soit via des clips vidéo, des sitcoms, des plateaux télé, des magazines et des publicités, ces dernières cannibalisent le paysage médiatique et font rêver le pays. Pas toujours sorties de l'enfance, elles sont propulsées au cœur d'une industrie musicale à la recherche de girls next door ni trop jolies, ni trop talentueuses (le public veut les voir évoluer et se sentir impliqué dans leur évolution). Elles font leur début dans des parcs ou devant des magasins, partageant avec entrain leur pop sucrée. Devenues familières et portées par un public fervent (dans le sens le plus strict du terme), elles vendent. Bientôt associées à des marques de grande consommation, elles font vendre… avant d’être éclipsées par une nouvelle génération. Si la centaine de membres d’AKB48 sont présentées comme les idoles de la nation, les agences de talents se livrent à une compétition sans merci pour développer des concepts propices à attirer et à capter le public. Idoles endettées, en (supposé) surpoids, octogénaires ou (prétendument) polygames… si la plupart de ces concepts absurdes font long feu, certains s'institutionnalisent. Le documentaire de Kyoko Miyake précise que l'archipel en compterait 10 000 et que les revenus générés par ces enfants s’élèveraient à un milliard (de dollars ?) par an.





« En tant qu’idoles, nous avons une date d’expiration. Je n’ai jamais vraiment voulu être une idole. C’est un entraînement, mon vrai rêve c’est de devenir chanteuse. » (Rio)




Le film suit Rio Hiiragi entre ses 19 et 22 ans alors qu'elle tente de percer dans l'industrie de la pop nipponne. Autour d’elle, Kouji, la quarantaine, fan de la première heure, fidèle, fervent, ainsi que d’autres idoles (toujours plus jeunes) et d’autres fans (toujours plus perdus). Déroulant ses portraits sensibles, Kyoko Miyake présente la complexité du lien entre l’idole et ses fans.


« Ce n’est pas une mode, c’est une religion »


Kouji qui déclare dès l’introduction n’avoir jamais été passionné à ce point par quoi que ce soit d’autre, le dit. Il est le meneur des brothers, le fanclub de Rio. Ses membres se retrouvent dans un box de karaoké pour répéter leurs chorégraphies. Ils ne sont pas toujours en rythme, mais la ferveur est là. Chez eux, on dépense, on se dépense ; on investit dans l’idole comme dans une divinité à laquelle on adresse ses prières.

« Elle est comme un miroir. Un miroir cher. Je me compare à elle. » (Kouji)


Les fans se sentent investis d'une mission : ils accompagnent l'idole dans la poursuite de ses rêves de gloire. En soutenant l’idole, ses fans prennent une revanche sur leurs propres échecs.


Image tirée de Tokyo Idols
Tokyo Idols (image tirée du film)

« Si elles étaient plus vieilles, elles ne m’intéressaient pas. » (un fan d’Amore Carina)


Certains des fans interviewés assument des prises de position problématiques pour qui considère les femmes autrement que comme de jolis objets. Ainsi, un supporter d’Amu (14 ans) avoue ressentir quelque chose qui s’apparente à des sentiments amoureux ; tandis qu’un fan d’Amore Carina explique que ces filles font vendre parce qu’elles ne sont pas encore développées. À l’adresse de celles et ceux qui voudraient avoir mal compris son message, il confirme : « Si elles étaient plus vieilles, elles ne m’intéressaient pas ».

Le documentaire atténue le choc en cherchant des justifications auprès d’experts : ces hommes souffrent d'une incapacité chronique à communiquer avec l’autre sexe. Le fan un peu obsessif, un peu marginal — alias l'otaku craint que ces jeunes filles fragiles ne deviennent des femmes fortes, susceptibles de lui tenir tête et de le renvoyer à sa condition de loser. Ainsi, l’idole ne doit pas être menaçante ; elle se doit de maintenir ses admirateurs dans leur position de supériorité. Certains le relèvent : parce qu’une vraie relation demanderait trop d’efforts, le fan se tourne vers des enfants en espérant retrouver l'innocence perdue (ou rêvée ?). L’idole panse les plaies de ses fans meurtris.


Mitacchi, la soixantaine bien entamée, s’est amouraché de Yuka, serveuse/idole dégingandée de 22 printemps. En racontant leur rencontre, il est dans la retenue, très factuel. Il se souvient de chaque détail comme s’il se remémorait un coup de foudre réciproque. Sobrement, le sexagénaire relit à haute voix les petits mots de sa belle. Les messages de Yuka sont gentils et parfois clairement tendancieux : « (...) S’il te plaît reste toujours auprès de moi, mon très cher Mitacchi (...) aimer et être aimé en retour (...), personne ne te remplace mon cher Mitacchi. ». « Elle m’a écrit ça », confirme le sexagénaire dans une grande inspiration et un hochement de tête satisfaits.



De son côté, Yuka explique avoir rejoint le groupe P.idl pour gagner confiance en elle. Elle aime les challenges, elle aime être exigeante avec elle même, elle voulait devenir mannequin et a été élue Miss Campus (ses doigts filiformes se posent sur sa poitrine). Son flot est robotique. « Mon chien m’a toujours adorée, mais je ne suis pas habituée à ce degré d’adoration de la part des hommes. »



Girl Power


Malgré tout, Kyoko Miyake choisit de poser son fil conducteur sur une success-story, celle de Rio qui chemine d’idole underground sur le point d’être remisée du fait de son trop grand âge (21 ans) à celui d’artiste s’émancipant de son étiquette d’idole.



Le sujet est léger, le phénomène marginal, mais Tokyo Idols captive. Seul bémol : ne pas donner un meilleur accès aux coulisses. J'attendais des réponses plus claires à mes questions : qui tire les ficelles, qui sont les managers, les producteurs et quel est le degré d’indépendance des idoles dites indé ? Et puisque le père semble presque toujours effacé du tableau, j’aurais également aimé que Kyoko Miyake pousse plus loin l'échange avec les mères des idoles, notamment celles de Yuzu (Amore Carina) et d’Amu (Harajuku Story), respectivement âgées de 10 et 14 ans. L'empathie semble empêcher la réalisatrice de poser les questions qui fâchent. Malgré tout, les thèmes abordés (l'ambition, le sentiment de déclassement, le sexisme (plus ou moins) ordinaire, les rapports de force insidieux) résonnent.


Mini-interview de Kyoko Miyake :



Kyoko Miyake (source : Twitter)
Kyoko Miyake, réalisatrice de Tokyo Idols (source : Twitter)
Votre documentaire m’a donné l’impression qu’il y avait une face positive de l’idole (Rio, que l’on voit comme indépendante, déterminée et mature) et une face plus malsaine (parmi les filles plus jeunes ou moins réfléchies, victimes potentielles d’un public borderline). Qu’en pensez-vous ?

Je voulais saisir la résilience de Rio. Pour moi, elle représente les femmes qui parviennent à dépasser les limitations que la société leur imposent. Donc, je voulais rendre hommage à sa force, sans pour autant cautionner le contexte, à savoir une société sexiste.



Ceux qui s’intéressent à l’univers des idoles japonaises relèvent l’interdépendance entre l’idole et ses fans. Selon vous, où se situe le rapport de force, et pour quelles raisons ?

Comme vous le soulignez, il y a interdépendance, donc il est presque impossible de situer le rapport de force. Toutefois, je dirais que dans un contexte large, les fans ont le pouvoir dans la mesure où ils jugent et sélectionnent les filles selon leurs préférences (que ce soit parmi les mastodontes tels que AKB48 ou parmi les idoles indépendantes, les concours et élections sont monnaie courante afin de déterminer et de mettre en avant les filles les plus populaires, NDLR). Mais dans un contexte plus étroit, disons dans les relations interpersonnelles, l’idole peut dominer et avoir un pouvoir énorme sur ses fans qui sont extatiques si la fille leur montre de l’intérêt ou leur donne l’impression de flirter avec eux et dépriment s’il leur semble avoir été mis sur la touche par leur idole.



Avant de regarder Tokyo Idols, je me demandais qui pouvaient être les parents des idoles, qu’est-ce qui pouvait décider un parent à envoyer une enfant de dix ans divertir un public d’hommes (parfois en âge d’être leur grand-père) ? Pensez-vous qu’il y ait un socle commun (artistique ou autre) entre eux ?

Ce que j’ai vu chez beaucoup de parents (le plus souvent chez les mères) c’est qu’ils savent ce qu’il advient lorsque la jeune fille quitte l’enfance/l’adolescence. Donc, ils encouragent volontiers leurs filles à profiter du pouvoir et des privilèges liés à cette période tant qu’elle dure.



Pourquoi terminer le documentaire sur la « promotion » de Rio en tant qu’artiste/chanteuse ? Ne craignez-vous pas que cela légitime les aspects les plus sombres de l’industrie ?

Comme je l’ai dit plus tôt, je voulais montrer les difficultés que Rio doit surmonter, ainsi que ses efforts pour devenir plus forte et pour rencontrer le succès malgré les limitations que lui imposent la société. Je ne vis plus au Japon, je n’ai donc plus à faire face au sexisme et à la misogynie ordinaire nipponne, mais je ne voulais pas minimiser les épreuves que Rio et beaucoup d’autres filles doivent affronter pour survivre et réaliser leurs rêves au Japon.



Tokyo Idols sera diffusé prochainement sur Arte et bientôt disponible sur Netflix (dates à confirmer).

Site de Kyoko Miyake : https://kyokomiyake.com/

Twitter de Kyoko Miyake : https://twitter.com/kyokomiyake

Twitter de Rio Hiiragi : https://twitter.com/HiiragiRio




Affiche de Tokyo Idols
Affiche de Tokyo Idols




dimanche 3 décembre 2017

Viens comme tu es

Nous sommes le 17 septembre 2017, j’ai 33 ans, sept mois et onze jours et je suis à Tokyo. Susumu et moi venons de déjeuner de nouilles de sarrasin et d’un bol de riz recouvert de petits cubes d’omelettes, de surimi rose et blanc et de poissons crus. Alors que notre objectif de 10 000 pas quotidiens se voit menacé par Talim, le typhon qui déverse ses trombes d’eau, nous nous réfugions au Starbucks. Bois, métal, fauteuils en cuir moelleux, l’espace standardisé invite à oublier la pluie, ou mieux, à l’accueillir en tant que bonus scénographique d’un moment cosy. « Hygge » disent les danois. Je le sais parce qu’en ce moment sur les affichettes rose poudré vendues chez Flying Tiger, il est écrit hygge. Et bien que je soupçonne ma prononciation d’être à côté de la plaque, je me projette dans cet instant igue.
 
« Quand même, j’aime bien Starbucks ! » m’exclamé-je alors que nous faisons la queue pour commander. Jamais ébranlé par la platitude de mes commentaires, Susumu me demande en souriant « Pourquoi quand même ? ». Bien que j’ai décidé de m’y remettre, en japonais, nos échanges s’apparentent à ceux d’enfants de trois ans : ça va ? Où veux-tu aller ? Que veux-tu manger ? C’est bon et, plus subtil, ça a l’air bon ; il fait chaud ; il fait froid.

La conversation se poursuit donc en anglais. « Parce que c’est une machine de guerre, mais euh... ils sont sympas avec leurs employés, non ? » Susumu acquiesce. La vérité, c’est que ni lui ni moi n’avons jamais travaillé chez Starbucks. Moi, parce que dans la France périphérique où j’ai grandi, Starbucks n’existait pas. Lui, parce que… parce que quoi, au juste ? En fait, je n’ai aucune preuve formelle. J’estime toutefois que depuis le temps qu’on se connaît — nous nous sommes rencontrés dans un Starbucks, je lui donnais des cours de français, et à défaut de solides connaissances dans ma langue, je lui ai transmis mon obsession du latte au soja —, s’il y avait fait ses armes, l’information aurait filtré.

La vendeuse a avancé vers nous la feuille plastifiée présentant le menu, elle attend que nous commandions. Dehors, il pleut à verse et j’hésite. À mon arrivée au Japon, j’ai eu une grosse période thé vert torréfié. Désormais, mes faveurs vont à toute boisson dont l’emballage prédit qu’elle est sur le point de booster mon métabolisme, à savoir n’importe quelle bouteille estampillée du logo représentant une silhouette qui fait hourra avec les bras et pareil avec les jambes. À moins que les jambes ne courent puisqu’à ma connaissance personne ne fait jamais hourra avec les jambes. À ma décharge, la traduction japonaise de métabolisme ne fait pas partie des premiers termes qu’il m’ait été donné d’étudier. Pourtant, malgré la pluie, et grâce à cette mise en scène de bois chaud et de métal, je suis de bonne humeur, d’humeur à ne pas prêter attention à l’apport calorique à venir.  Je commande donc un Frappuccino au thé vert torréfié. Du thé vert, oui, mais avec de la crème et du sucre. Au final, je réceptionne une boisson froide, marron et solide.

Nous nous installons sur une banquette orange. Calés contre le mur, Susumu sort un livre tandis que je poursuis la lecture du Vieil homme et la mer sur mon téléphone portable (qui m’amènera à lancer une recherche « Pourquoi le Vieil homme et la mer est-il un chef-d’œuvre ? », bientôt suivie de « Peut-on se limer les ongles en public ? »).

« – … Je peux ? »

Retirer mes baskets mouillées confirme la douceur du moment. Une demi-heure hygge s’écoule avant que je ne décide de me rendre aux toilettes situés à l’extérieur du café. Dans le hall, une vingtaine de personnes écoute en silence le discours d’une mascotte orangée taille humaine. Cette dernière raconte d’une voix trop aiguë amplifiée par micro des choses que je ne comprends pas. Un vigile se tourne vers moi et, d’un coup d’œil, détermine que j’ai pas vocation à m’intégrer au tableau. Son attention revient vers la peluche bavarde, je poursuis ma route vers les lieux d’aisance.

La porte refermée, j'entame mes ablutions. Par habitude, je m’observe dans la glace. La lumière est jaunâtre, laide. Je connais mon visage, je parcours sans vraiment les voir mes cernes et mes premières rides et je regrette l’absence de je ne sais quoi dans mon regard. Soudain, je le vois. Sur ma tête, il s’est extirpé des stries sébacées, il me nargue. Mon premier cheveu blanc. Pas celui que la nature aurait privé par erreur de sa dose mélanine, non, celui qui annonce les suivants ; et il brille, ce con.

Je l’arrache en continuant de me brosser les dents, avec un peu plus d’intensité. Une photo s’impose. Mais quel fond choisir ? Le sol ? La porte ? Quelle que soit l’option, et peut-être du fait d’une position peu confortable, je ne parviens pas à une mise au point satisfaisante. Les photos ratées, je dépose le cheveu sur mon téléphone lui-même en équilibre sur le distributeur de papier toilette. En me lavant les mains, et alors que le geste s’est imposé comme une évidence, je m’interroge : pourquoi l’avoir arraché ?

Un trop fameux dicton nippon dit que le clou qui dépasse appelle le marteau, puisqu’ici plus qu’ailleurs, il faut mater les natures rebelles. Mais mon premier cheveu blanc méritait-il ce traitement ? Il n’a rien du zombie évoqué par mon amie Dorothée. Il est lisse, tout juste a-t-il été trahi parce qu’il accrochait trop bien la lumière des toilettes. D’ailleurs, il annonce des dizaines de milliers comme lui. Lorsque les dissidents constituent la majorité, peut-on encore parler de sédition ? Cette bataille perdue d’avance confirme l’absurdité du geste.

Je suis féministe et je viens d’arracher mon premier cheveu blanc. Quoi en conclure ? Le réflexe trahit-il une faiblesse ? Un manque de caractère ? M’est-il permis de me revendiquer féministe et de ne pas supporter la perspective que mon corps me lâche ? Même si je ne me maquille que lorsque je n’ai rien de mieux à faire, que je me lave les cheveux au mieux deux fois par semaine et que mon style vestimentaire est au mieux sympathique sinon discutable, les signes du vieillissement me terrifient. Je peux les nommer, je peux les dater, comme autant de petites morts : ridules apparues sous les yeux au début de la vingtaine devenues pattes d’oie ; sillons zébrant mon front, le premier, puis le second (celui que j’ai tenté de « gommer », m’amenant à arborer la trace de brûlure l’espace de quelques mois) ; plissures sur les lèvres lorsqu’elles se positionnent en cul de poule ; et dernièrement, la ride du lion, qui apparait quand je suis contrariée ou face au soleil.

On m’avait offert un livre intitulé le chic de la Parisienne, ou la Parisienne chic, quelque chose comme ça, avec à l’intérieur des petites robes noires, une exhortation au maquillage léger et au port de talons à hauteur adéquate. Ce cadeau m’avait décontenancée : je venais de quitter Paris après une overdose de chic parisien (et de rencards avec des musiciens trop chevelus qui eux mêmes m’avait jugée trop ceci ou pas assez cela). Le vade-mecum le précisait : quelle que soit la teinte, la Parisienne chic se doit de porter une crinière monochrome. La loi a imprégné mon esprit pour bientôt se heurter à l’expérience de seconde main (Tori Amos, âme sœur de mon adolescence, a lancé l’alerte à ses dépens) : impossible de soumettre une chevelure à des décennies de coloration sans payer à terme les pots cassés.

Absorbée par l’absurde douloureux de mes réflexions, je retourne auprès de Susumu et, d’un air de défi, expose la tige de kératine à quelques centimètres de son visage. Il se recule en grimaçant, produit une formule empruntant au beurk modulée sur deux temps.

« — Mon premier cheveu blanc !

— Il n’est pas blanc, il est gris, et moi aussi j’en ai dit-il en désignant sa barbe de trois jours.

— Oui, oui bien sûr. Mais il est blanc. En français, il est blanc, c’est un cheveu blanc. Et moi, c’est le premier. »

Exaltée, je déclare devoir raconter l’anecdote, peut-être dis-je même l’expérience. Susumu ne partage pas mon émotion, et pour être honnête, l’inverse m’aurait à la fois surprise et contrariée. Il me répond d’une moue dubitative que lui n’a aucun souvenir de son premier cheveu blanc. « … Mais si l’espace médiatique accordait la place qu’elles méritent aux femmes vieillissantes, probable que moi non plus je ne m’en souviendrais pas. » Il acquiesce, right. La discussion est close.

Je continue à observer le phanère albinos. S’agit-il d’une relique ? Dois-je lui prêter l’attention que les parents accordent aux dents de lait de leurs rejetons ? La petite souris apporte une pièce en échange, posant le business model du marché de l’occasion. Le rongeur promeut la décroissance, elle est adorable. Qui plus est, perdre une dent de lait, c’est perdre pour devenir complet, c’est grandir et c’est une victoire. Quelques années plus tard, on se retrouve avec une boîte de petits cailloux calcaires incrustés par endroit de sang noirci. Cette boîte sera bientôt égarée et tout ça fonctionne très bien. Au Japon, on est moins romantique, plus hygiéniste aussi sans doute : les parents jettent la dent sur le toit de la maison.

Il s’agit d’un non événement auquel je m’autorise à apporter de l’importance, la dissolution d’une angoisse ordinaire et dérisoire. En ce moment, les merdes s'agrègent à mon contact, pourtant c’est l’histoire de mon premier cheveu blanc que j’ai envie de raconter. Je crois dans la valeur de l’anodin, de l’anodin en tant que révélateur. Et puis, accorder de l’importance au microtraumatisme permet de l’étiqueter pour le mettre à distance. Non événement traumatique. Vaguement soulagée, je laisse tomber la tige de kératine qui disparaît au sol. Le béton gris du Starbucks est inégal dans ses motifs et sa coloration. Irrégularité standardisée, à la manière des moules à nuggets que MacDonald's expose dans ses cafés. J’ai parfois du mal à suivre le fil de mes pensées. Viens comme tu es.  





mercredi 15 avril 2015

Rhapsodie toxique pour poupées de son : splendeurs et misères du karaoké



Avant de m’expatrier, l'idée du karaoké ne m’était passée qu’une fois en tête. Sans que mes souvenirs soient très nets mais sans risquer de me tromper, je peux dire que j'étais alcoolisée. Il est probable que malgré la brume dans laquelle nous nous trouvions, mes comparses aient tenu le même raisonnement et que nos conclusions concordaient : aucun d'entre nous n'était disposé à chanter L’Aziza devant un parterre d’artistes contrariés dont rien ne garantissait la bienveillance. Une justesse toute relative compensée par une soif de partage au motif que quand la musique est bonne, ce serait nul de la garder pour soi. Problème : en sus d’un intérêt modéré pour la variété française, je chante faux. C'est la vie qui veut ça, et je n’ai jamais cherché à arranger les choses.

A Tokyo, c’est différent. Incontournable, l’activité est institutionnalisée. On paye à la demi-heure, à l’heure ou à la nuit pour prendre possession d’une pièce privative de deux ou trois m2 que l'on remplit d'une poignée d'amis. Les Japonais poussent parfois la fantaisie à aller chanter en couple ou en tribu, une dizaine de membres, tous âges confondus, pizza et ambiance Macumba des familles (tout est sous contrôle : sur le duo David Guetta/Akon, il est question d’une sexy fitch). Inutile de vous dire combien, en comparaison, nos repas dominicaux font de la peine.

La sélection musicale se construit en fonction de l'inspiration des présents, avec quelques incontournables (Bohemian Rhapsody, Life on Mars et Toxic), A titre personnel, depuis le jour où j'en ai eu marre d'être trop fébrile puis trop saoule pour me souvenir de ce que j’ai envie de chanter, le bloc-notes de mon téléphone comporte une liste pense-bête. J’autorise néanmoins mes comparses à ajouter leurs titres et j’évite de passer les miens dans l’ordre où je les ai notés (insoumission, quand tu nous tiens !).

Les premières fois sont difficiles. Lorsqu’après deux heures foutraques à essayer en vain de chanter Spaceman de Babylon Zoo, il faut débourser l’équivalent du cinquième de ses revenus hebdomadaires parce qu’on a mal compris le prix des boissons, on quitte l'endroit partagé entre l’excitation et l’envie de pleurer. Mais on revient, plus attentif à la tarification, et soucieux de trouver des chansons chantables.

Ainsi, pour 3 000 yens, il est possible de passer une nuit entière avec boissons et crème glacée à volonté. Alors on boit, on danse, on fume et on crie pendant une dizaine d'heures. Et l’exercice se révèle l’occasion de prises de consciences précieuses. La plus pénible est de découvrir que l’on ne connaît que le refrain de Brass In Pocket des Pretenders, confirmant que l’on n’a pas grand-chose en commun avec Scarlett Johansson. Pas même une perruque rose. Parce qu’une perruque payée une vingtaine d’euros et portée trois minutes — après ça démange et c’est désagréable — ça reste une mauvaise idée. Scarlett Johansson, elle s’en fout et c’est ce qui en fait un être exceptionnel. La même soirée attestera probablement de votre méconnaissance des paroles de Joe le Tax i— d’ailleurs incompréhensibles — l’occasion de remercier en silence vos parents pour cette faille. Entre chien et loup et à la frontière du coma éthylique, se révèlera enfin la part d’ombre de ceux qui vous filment chantant à tue-tête The Perfect Drug de Nine Inch Nails. Vidéo que, plusieurs mois plus tard, vous n’avez toujours eu pas la force de regarder.
 
A priori, l’expérience se veut le summum de la convivialité. C’est du moins ce que j’ai pensé jusqu’à ce qu’alors que nous prenions un verre, Megumi me lance : « Agathe, tu peux pas faire ça, tu peux pas voler les chansons des autres ! ». Regard interrogatif (yeux écarquillés et inexpressifs, sourcils relevés) lancé à l’assemblée et notamment au Français et à l'Américain également présents.

« — Mais euh... j'ai pas volé les chansons des autres...
— Si, tout le temps. Tu peux pas faire ça ! »

Indifférents au drame en train de se jouer, nos deux camarades laissèrent la conversation dériver sans que j'ai eu le temps de comprendre pour quoi j’étais jugée. Et puis quelques jours en arrière, j'ai compris. Pendant le cours de japonais, Noda-sensei évoqua l’hypothèse d’un convive ayant l'audace de chanter sur la chanson sélectionnée par un autre. Frustration et injustice. Dame da yo ! (Pas bien !!)

Pourtant les devantures affichent les images de groupes d'amis, dents très blanches, communiant autour d’un micro. Et maintenant je réalise : cette blondeur éclatante défiant les filtres sépia, tous des gaijin. Du coup, certaines choses s'éclairent : pourquoi à chaque fois que mes amis et moi avons demandé des micros supplémentaires, ils nous ont été refusés. Attendu que sur Barbie Girl d'Aqua, une grosse voix doit marmonner Come on Barbie, let's go party! — on ne peut pas se tromper, le texte passe en deux couleurs —, le groupe reçoit deux micros, quel que soit le nombre de convives.

Entre gaijin, sélectionner une chanson sur laquelle on chante seul, c'est une faute de goût. D’une part, il n’y aura personne pour couvrir votre voix qui déraille et écouter la version karaoké d'un titre qu'on ne connait pas, c'est comme regarder les photos de vacances des autres : dispensable. 


Reste la joie de chanter Call Me Maybe avec l'ami dont vous admiriez jusque-là la culture musicale sans faute.

Ou la joie de chanter Call Me Maybe avec n'importe qui.

Mais parce qu'à la gueule de bois s'ajoute l’incapacité à l’exprimer autrement que par croassements douloureux, les lendemains sont moins flamboyants. On le sait et pourtant on recommence. The Show Must Go On.

Bonus, si vous aviez accès à mon bloc-notes, vous trouveriez : A-Ha Take On Me, Carly Rae Jespen Call Me Maybe, Soft Cell Tainted Love, Kim Wilde Kids in America, France Gall Poupée De Cire, Poupée De Son, Dead or Alive You Spin Me Round, Frank Sinatra Sway, Nirvana Heart-Shaped Box, Billy Joel Uptwon Girl, Britney Spears Toxic, The Offspring Self Esteem, Johnny Cash Ring Of Fire, Kylie Minogue In My Arms, INXS I Need You Tonight, The Smiths How Soon Is Now, The Spice Girls Wannabe, Blondie Call Me,  Justin Timberlake What Comes Around Goes Around, Ace of Base All That She Wants, David Bowie Life On Mars, Blur Boys And Girls, David Guetta Sexy Bitch, Harry Belafonte Jump In The Line, Aqua Barbie Girl, Crazy Town Butterfly, Tom Jones What’s New Pussy Cat, Joy Division Love Will Tear Us Apart, Nickelback How You Remind Me, Queen Bohemian Rhapsody, Pixies Debaser, Lana Del Rey Video Games, Depeche mode Your Own Personal Jesus, The Smiths There Is A Light That Never Goes Out, Goo Goo Dolls Iris, New Order Blue Monday; Garbage Only Happy When It Rains, Blondie One Way or Another, Gala Freed from Desire, etc.